[Portrait] Claire Balandier, Maître de conférences Habilitée à Diriger des Recherches en histoire ancienne

Sur quoi portent vos recherches ?

Mes recherches portent sur l’histoire géopolitique de la Grèce et de la Méditerranée orientale (Chypre, Syrie-Phénicie) de la fin de l’époque classique (IVe s. av. J.-C.) au haut Empire romain (IIe s. de notre ère) à travers l’étude des cités antiques et de leurs politiques défensives. Ces régions ont été de tout temps l’objet de convoitises en raison de leur importance géostratégique dont les conflits contemporains se font encore l’écho.  J’y étudie la façon dont une puissance allogène, perse, gréco-macédonienne ou romaine, s’implante sur un territoire et en prend le contrôle par la fondation de villes, de ports et la construction de réseaux fortifiés.
La Mission archéologique que je dirige à Paphos est le point focal de ces recherches car on ne sait toujours pas qui, de Nicoclès, le dernier roi chypriote du royaume de Paphos, ou de Ptolémée, le général d’Alexandre le Grand, a fondé la ville portuaire à la fin du IVe siècle av. J.-C. avant qu’elle devienne le siège du pouvoir politique, militaire et religieux des Ptolémées puis des Romains à Chypre. Paphos sert, en quelque sorte, de laboratoire et de cas d’étude privilégié pour tenter de répondre à ma problématique de recherche.

Quelle est votre actualité scientifique ?

La coopération archéologique initiée depuis 3 ans avec l’Université de Varsovie pour fouiller et étudier les vestiges d’un temple et des chambres cultuelles souterraines à Paphos entame sa dernière année : après nos deux dernières campagnes de fouilles sur ces monuments en novembre et mai, le programme s’achèvera en septembre prochain [2022] par une table-ronde au centre scientifique franco-polonais à Paris.

À ce programme va succéder un autre projet de collaboration européenne, avec l’Université et le Département des Antiquités de Chypre : l’Ecole française d’Athènes a ainsi retenu notre projet d’étude de l’enceinte urbaine de Nea Paphos pour son prochain programme quinquennal de recherches (2022-2026).

Je prépare aussi, en collaboration avec un collègue de l’Université de Sydney, le 3e colloque international sur Paphos qui se tiendra à l’Ecole française d’Athènes fin 2022 (le 1er colloque sur Paphos s’était tenu en Avignon en 2012).

Les publications à venir cette année :  les actes du 2e colloque sur Paphos, dont je suis co-éditrice avec deux collègues de l’Université et du Département des Antiquités de Chypre, et une monographie sur l’enceinte urbaine d’Amathonte, autre ville chypriote, co-écrit avec Pierre Aupert, sous presse à l’Ecole française d’Athènes et enfin la préparation du premier volume des découvertes de la Mission archéologique française à Paphos.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler dans la recherche universitaire ?

J’ai souhaité devenir enseignante et me suis passionnée pour l’Histoire dès l’enfance, fascinée par les traces du passé qu’il s’agisse de grottes préhistoriques, d’amphores gréco-romaines, de châteaux cathares ou d’Assignats de la Révolution
J’aimais aussi beaucoup les langues, anciennes et modernes, ce qui est nécessaire pour faire de la recherche.

À l’Université, mon intérêt pour l’Antiquité et notamment la recherche s’est confirmé, d’autant que, parallèlement à mes études d’Histoire, je me suis formée à l’archéologie sur le terrain en France mais aussi en Russie, en Grèce, à Chypre, en Syrie, Palestine, Albanie… Devenir chercheur en antiquité est devenu une évidence, lier l’étude des sources écrites aux sources matérielles, mais aussi la découverte sensible des lieux étudiés car si les recherches en Histoire nous font faire des allers-retours entre présent et passé, elles nous conduisent aussi à voyager dans l’espace et à découvrir d’autres lieux, d’autres hommes, d’autres façons de voir.

Quant à l’Université, c’était une autre évidence : même si le temps que nous pouvons consacrer à nos recherches se réduit comme peau de chagrin, avec l’accroissement de nos tâches pédagogiques, administratives et la recherche de financements, lier recherche et enseignement me semble toujours nécessaire pour ne pas s’enfermer dans sa bulle scientifique, garder un certain recul, et surtout pour transmettre aux étudiants ce que j’ai moi-même reçu de mes aînés en cours ou sur le terrain. Ce passage de relais, qui se fait  parfois avec bonheur, de la licence au doctorat, est probablement l’aspect le plus gratifiant de notre mission de service public car c’est aussi contribuer à former nos futurs collègues, enseignants, chercheurs ou concitoyens éclairés.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants qui souhaitent faire de la recherche ?

Il est très difficile de faire de la recherche son métier car il y a peu de postes, surtout en sciences humaines, il faut en être conscient, mais ce n’est pas nouveau…  aussi, si la recherche est une vraie passion et que l’on est déterminé, très travailleur, que l’on aime le travail d’équipe comme la réflexion et l’écriture en solitaire, il ne faut pas se décourager, persévérer sans se fermer aucune porte, ne pas hésiter à aller voir ailleurs (Solon d’Athènes, l’un des sept sages grecs, disait très justement que les voyages  forment la jeunesse) et savoir que la recherche est aussi un état d’esprit… Si elle nécessite de la rigueur et crée souvent de la frustration, elle apporte aussi beaucoup de satisfactions.

Ne vous détournez donc pas de la recherche si c’est votre choix profond : si vous n’aboutissez pas, vous vous serez fait plaisir et enrichi et vous continuerez à considérer le monde avec curiosité, esprit critique et humanisme… Vous n’aurez pas perdu votre temps !



Quel objet ou quelle(s) image(s) de votre activité vous illustre(nt) le mieux ?


Ces fragments d’une inscription grecque d’époque romaine, découverts en fouilles en 2016 à Paphos par des étudiantes en Histoire de l’Université d’Avignon, illustrent bien l’immense puzzle que réalise tout historien archéologue qui tente d’apporter sa pierre à la reconstitution et à l’interprétation du passé tout en mettant au jour de nouvelles sources pour enrichir nos connaissances. Le temps passé par l’historien archéologue sur le terrain est en quelque sorte l’équivalent du temps passé par un historien des textes dans les archives. L’un et l’autre doivent ensuite analyser et interpréter leurs sources. Ces deux étapes de la recherche historique sont complémentaires et passionnantes.


Voici quelques illustrations  lorsque je travaille sur les ouvrages fortifiés des cités grecques qu'il faut aller inventorier et décrire sur le terrain. Les deux photos ont été prises en Grèce Argolide sur les sites de la forteresse de Kasarma et de la petite cité d'Ayios Andreas.


Mis à jour le 22 septembre 2021