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[Conférence] Karnak : Le temple avant les temples. Essai de reconstitution paléographique à l'époque Moyen Empire" avec Rosemary LE BOHEC et Gérard MASSONNAT

Publié le 19 janvier 2018 Mis à jour le 22 février 2018
Date(s) et lieu(x)
Le 08 février 2018De 18:00 à 20:00
Informations complémentaires :Amphithéâtre AT01

Conférence organisée dans le cadre des Rencontres de l’Université et du Café des Sciences d’Avignon.

Conférenciers : Rosemary Le Bohec & Gérard Massonnat

« Les temples de Karnak, situés sur la rive orientale du Nil, au nord de Louqsor (Egypte), sont au cœur des recherches archéologiques et historiques des monuments de la région thébaine […]
Géologues, archéologues, architectes et égyptologues travaillent de concert et tentent de mieux comprendre l’histoire religieuse et politique de la grande cité de Thèbes, de ses sanctuaires et de son dieu, Amon-Rê. »



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Rosemary LE BOHEC
Professeur associée à l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, Rosemary Le Bohec enseigne l’histoire et la topographie de l’Orient Ancien. Elle participe depuis près d’une vingtaine d’années à de nombreux programmes de fouilles et de recherches au Proche Orient et en Egypte où elle a été responsable, sous l’égide du Centre Franco-Egyptien d’Etude des Temples de Karnak, de la fouille d’une partie de la Zone Centrale du sanctuaire d’Amon.

Gérard MASSONNAT
Fellow d’une grande entreprise, Gérard Massonnat est expert international dans le domaine des géosciences et de la géomodélisation. Auteur de nombreuses publications et détenteur d’une vingtaine de brevets, il est à l’origine du développement de plusieurs logiciels de modélisation des phénomènes géologiques. Il collabore également aux travaux de l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, en archéologie mais surtout en exégèse dans l’étude des relations littéraires entre les écrits bibliques.

Descriptif complet :

Karnak : le temple avant les temples. Essai de reconstitution paléogéographique de la région thébaine et proposition de restitution architecturale du sanctuaire d’Amon-Rê.
Situé sur la rive orientale du Nil, au cœur de la région thébaine, le complexe des temples de Karnak dresse depuis plus de 3500 ans ses murs massifs sur l’horizon égal de la vallée. Pointent toujours vers le ciel ses obélisques de granit, géants de pierre dont la présence témoigne de l’immense prestige de la cité aux cent portes chantée par Homère. Karnak est une forteresse, faite de sanctuaires pour les dieux, d’entrepôts pour ses offrandes, de maisons pour ses prêtres et d’un lac évoquant la mer originelle, d’où toute vie émergea un jour, ainsi que le rappellent les documents épigraphiques. A l’abri derrière ces hautes murailles, le dieu Amon-Rê recevait un rituel quotidien. En échange de l’attention qu’on lui portait et des offrandes amoncelées à ses pieds, il veillait sur le monde, mais surtout l’Egypte. Mille cinq cents ans de travaux ininterrompus, de démantèlements, d’agrandissements, d’embellissements auront été nécessaires pour qu’enfin l’œuvre architecturale initiée au tout début du Nouvel Empire, vers 1550 BC sous les règnes des dynastes thoutmosides puis ramessides, n’atteigne sa taille définitive, l’aspect qu’on lui connait aujourd’hui, et qu’Alexandre le Grand lui-même découvrit en installant son autorité sur l’Egypte.

Une si longue continuité d’attention et d’attrait serait suffisante pour un seul site, seulement les apparences sont parfois trompeuses et la terre limoneuse de la vallée cachait en fait la véritable genèse la cité divine. Dans les fondations des édifices et sous les murs épais des bâtiments, se dissimulaient à la vue les restes ancestraux des toutes premières constructions. Pour restituer l’histoire primitive du complexe divin de Karnak, il aura donc fallu sonder le sol, remonter le temps à mesure que la profondeur des sondages archéologiques augmentait et extraire les blocs remployés des moments primitifs démantelés. A la faveur du matériel retrouvé, il aura fallu, tel un grand puzzle aux pièces innombrables, reconstruire ce temple des origines, oublié de la mémoire des hommes mais toujours là, telle une semence égrainée dans les fondements des temples ultérieurs. Un mystère malgré tout subsistait : l’emplacement de ces monuments aux blocs éparpillés. Où donc resituer ces édifices alors même que l’on ignorait la position du fleuve il y a plus de 4000 ans ?

Réécrire l’histoire de Karnak nécessite donc de connaitre le milieu physique dans lequel les édifices ont été érigés. Restituer l’environnement topographique disparu et envisager son évolution au cours du temps sont alors pour les archéologues des tâches indispensables. Le travail est toutefois ardu. Les larges plaines alluviales, telles celle de l’Egypte, présentent des morphologies vivantes, changeant d’aspect et d’apparence à la faveur des crues. Principale cause de l’évolution rapide du tracé du cours du fleuve, l’inondation annuelle, riche d’un limon fertile qui donna son nom au pays, Kêmet la Noire, explique la grande mobilité de son lit majeur. Profitant de toute la largeur de la vallée, le fleuve circule d’est en ouest, en d’amples courbes ponctuées d’îles éphémères. Vu du ciel, il est encore possible de distinguer ses mouvements latéraux et ses boucles passées. Alors, sur la rive de quel méandre le complexe de Karnak fut-il à l’origine installé ? Quelle berge garde peut-être encore la trace des fondations des monuments démantelés ? Retrouver les emplacements successifs du lit du fleuve est donc essentiel puisqu’ainsi se précisent les localisations possibles des différents édifices au cours de la longue histoire du site. L’intimité nouée entre Nil et temples oblige donc à les penser dans une unité. Seulement cette unité n’est pas toujours celle que l’on observe aujourd’hui et retracer l’histoire des monuments encore en place contraint donc également à s’interroger sur la position du fleuve à l’époque de leur construction. Trop souvent, c’est à l’aune de la topographie actuelle que le fonctionnement des monuments est envisagé.

Soucieux de toutes ces contraintes, géologues, archéologues, architectes et égyptologues travaillent de concert. Des modèles interprétatifs de plus en plus complexes sont ainsi proposés. Ils réunissent toutes les données disponibles en tenant compte de leur diversité : données stratigraphiques (sondages, carottages), archéologiques (position de vestiges toujours en place), iconographiques (décors des tombes) mais également épigraphiques (inscriptions royales et civiles). Grâce à des outils nouveaux et des technologies innovantes autorisant l’intégration d’informations, il est désormais possible de proposer une représentation en 3D du système Nil dans la région thébaine. Pour une longue période de plus d’un demi-millénaire (du règne de Sésostris Ier, vers 1950 BC, au règne d’Amenhotep III, vers 1350 BC), ont même été établis plusieurs scenarii vraisemblables du tracé du fleuve et évaluée la probabilité de positionnement de son cours aux différents règnes. Ainsi progressivement se dessine une réalité antique nouvelle, où des quais et des canaux, des sanctuaires et des colonnades retrouvent une place que rien ne laissait jusque-là envisager. Une page de l’histoire s’écrit : l’histoire d’un milieu, l’histoire d’hommes, et l’histoire d’un dieu, Amon-Rê.